Le patrimoine perdu de Raivavae

Raivavae, L’authentique joyau


19 longues années ont passé depuis leurs premiers travaux sur l’île et ils n’ont eu cesse de vouloir y retourner. Pour poursuivre leurs fouilles archéologiques certes mais aussi pour revoir tous leurs amis. Ces travaux constituent encore de nos jours une réelle surprise pour l’auteur et son épouse. Leur désir de connaître cette île isolée n’est pas la seule raison. Être confronté à sa vie quotidienne fut tout aussi important que la découverte et la compréhension de son archéologie fascinante: les premiers habitants y ont construits de grands autels couronnés de statues de pierre et les sculptures comptent parmi les plus belles de Polynésie. Plus encore, c’est la population actuelle de l’île qui fascine, jusqu’à peu encore, totalement isolée des apports extérieurs et des grands boulversements de ce monde, avec le seul passage d’un bateau par mois, recluse, confinée, une population chaleureuse qui ne vous oublie jamais un fois devenu son ami.

Le plus extraordinaire de cette situation est que ces premiers travaux archéologiques furent demandés à l’époque par le maire de l’île, Tetuaura Oputu ( »Pa ») à Maeva Navarro, alors directrice du département d’archéologie du Musée de Tahiti et des îles, pour la  restauration d’un marae, alors qu’une majorité insulaire considérait déplacé de restaurer quelque chose du passé, produit des temps paganiques de l’île, comme tenta de l’expliquer le pasteur, et que cela ne servirait à rien en cette époque actuelle. Venant de Rapa Nui, où le passé est le futur de l’île en ce sens où grace aux nombreux sites archéologiques 36 000 touristes sont venus les visiter en 2004 plaçant le tourisme comme première ressource de l’île, entrevoir l’équivoque du dit pasteur, sans aucun doute bien intentionné, était plus que facile pour l’auteur.


Un peuple digne, amical et Le patrimoine perdu de Raivavae - 1reconnaissant à l’image de son maire Pa (décédé en 1997), lui aussi, tout comme ses illustres ancêtres, un grand navigateur, laissant Raivavae pour voyager sur toutes les mers du globe comme capitaine de la Marchande et revenir un jour, tel Ulysse, sur sa terre natale avec l’espérance de développer les choses vues et apprises lors de ses longs périples aux 4 coins du monde. Il savait que tôt ou tard, l’île devrait se développer pour que sa population ait un futur meilleur. Il savait aussi que ce processus de développement devrait se faire avec calme et réflexion pour que les habitants aient le temps d’appréhender et d’orienter ces changements sans qu’ils soient synonymes de profonds boulversements. Développement urbain réduit à son minimum, aéroport, nouvelles routes, nouveaux tracés, hôtels… l’histoire n’est pas nouvelle. Mais pour se faire en harmonie, il était important de connaître ou du moins de recenser dans un premier temps les nombreux sites archéologiques et éviter ce qui fut si souvent la cas ailleurs, détruire le passé à grands coups de bulldozers. De telle manière que durant les premiers mois de son séjour, l’équipe d’Edmundo Edwards, composée d’Amédée Teva Œatua, Guillaume et Georges Mahaa et François Teatoaterani, se dédicairent à la prospection de l’île, district par district, mètre par mètre, dans le but de localiser et répertorier tous les vestiges archéologiques visibles et pouvoir ainsi les préserver et les protéger.


Comme l’île comporte beaucoup plus de vestiges archéologiques que supposé d’un premier abord, la même équipe revint en 1991 pour terminer la prospection. Complétée de Roland Aie Aie, Tihata Amaura, Heidi Baumgartner et de l’épouse même de l’archéologue chilien, Margarita Riroroko, le groupe de recherches identifia et enregistra après quelques mois 610 sites, dont 227 terrasses de maisons et 80 marae. Ce qui semble indiquer que l’île fut densément peuplée. Egalement répertoriées, différentes typologies à l’intérieur de chaque catégorie: maisons ovales, rectangulaires et différentes formes de marae. Un  travail parallèle permit l’obtention et l’analyse d’autres documents concernant le passé de Raivavae, documents trouvés au Bishop Museum d’Honolulu et dans les archives de la LMS, ce qui éclaira un peu plus le passé local. Cependant deux aspects restent encore aujourd’hui inachevés, constituant le rêve   de Tetuaura Oputu et de Ta’aroa Tevatua et qui se convertiraient en un hommage à leur inoubliable mémoire. Tetuaura Oputu souhaitait la construction d’un musée où se retrouveraient toutes les pièces archéologiques rencontrées.

Pièces archéologiques qui ont été retirées de l’île au cours d’époques différentes pour maintes raisons. Sous le faux prétexte d’une sauvegarde des habitants ignorants, superstitieux qui auraient détruit tous ces objets, beaucoup furent retirés de l’île sans aucune gêne. Oputu était attristé de ces vols successifs dont avait été victime son île et parlait avec un profond amour de sa culture ancestrale, regrettant le peu qui s’en connaissait. Un peuple sans histoire n’a pas de futur. Cela ne signifie pas pour autant que les générations actuelles soient forcées de vivre et de penser comme le faisaient leurs ancêtres mais elles sont dans l’obligation de les comprendre et les accepter. Elles peuvent être fières de leurs ancêtres, grands navigateurs pour lesquels la mer était un chemin ouvert. Oputu avait une grande facilité pour rationaliser le processus de changement qui se rencontrait dans son île. Il était également doué d’un grand sentiment poétique.

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Edmundo Edwards lui promit de laisser tout ce qu’il pourrait rencontrer, ce qui au final fut peu. Tout fut laissé dans une caisse à charge de Ta’aroa. Le plus important fut que durant la prospection, l’équipe put évaluer avec précision le nombre d’objets extraits des entrailles de Raivavae avec ou sans autorisations, et leur lieu actuel, carressant l’idée d’un hypothétique rapatriement sur Raivavae. La plus grande partie fut sortie de l’île par F. G. Stokes en 1921 et emmenée à Tahiti où elle fut remise à la Société des Études Océanniennes pour ensuite connaître deux destins différents. Une partie fut envoyée à Hawaï au Bishop Museum pour être montrée au public pour une période convenue de 15 ans. L’autre partie est toujours au Musée de Tahiti et des îles. Tout ce qui est au Bishop Museum d’Honolulu peut être certainement rapatrié sans trop de problème à partir du moment où les autorités de Polynésie française en font officiellement la demande car le Bishop Museum est parfaitement conscient du caractère temporaire qui caractérise ce prêt. Enfin, une troisième partie fut sortie de l’île illégalement par l’expédition archéologique norvégienne de 1956. En plus d’acheter des objets appartenant à des particuliers, l’expédition enleva sept statues de pierre de différents marae qui se trouvaient protégés par le décret 264 du 11 mars 1936, déclarés par le gouvernement français patrimoine national.


A l’époque Thor Heyerdal, chef de l’expédition précédemment et tristement citée et Hugland, alors directeur du Musée du Kon-Tiki, tentèrent d’expliquer le pourquoi de ce saccage ³archéologique² en avançant que les objets n’avaient en aucune façon été dérobés mais donnés par le maire de l’île de l’époque pour les protégés de l’ignorance de la population de Raivavae et de la destruction. Heyerdahl expliqua que bien que ces objets se trouvaient au musée Kon-Tiki d’Oslo, ils n’appartenaient pas au musée mais à sa collection personnelle et qu’il était tout à fait disposé à les rapatrier sur leur lieu d’origine aussitôt la demande faite par les autorités compétentes. En revanche, il n’était absolument pas disposé à payer ni le transport, ni le coût des assurances. Les deux quotidiens locaux de l’époque se firent échos des paroles de Heyerdahl. 18 années ont passé et le temps est venu d’impulser de nouveau cette revendication patrimoniale. Pour la première fois, le Ministère de la Jeunesse, de la Culture et du Patrimoine, semble très intéressé.

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La seconde partie du travail est certainement la plus longue et la plus coûteuse. Après avoir connu tout de cette île, après avoir marché sur chacune de ses pierres, l’archéologue chilien veut en apprendre plus, trouver la réponse à toutes ces questions que nous nous posons chaque fois que l’on évoque le passé de nos îles toutes proches du coeur mais parfois si éloignées géographiquement. D’où vinrent les premiers habitants ? Quand ? Comment s’est développée leur culture ? Quels sont les rêves, les ambitions qui existèrent et donnèrent une culture tant  différente de celle de leurs voisins par exemple, les Tubuai. Où naviguèrent-ils, quels sont les vents qui apportèrent un destin différent ? Avec qui étaient-ils en relation ? Grâce à Tupaia qui voyageait avec Cook, nous savons qu’ils visitaient régulièrement Raiatea, où ils échangeaient les plus beaux hameçons en pierre de Polynésie orientale. Mais beaucoup d’autres interrogations restent posées. Elles sont les clefs pour apprendre le respect que méritent leurs ancêtres et dont l’existence fut entièrement vouée à leurs origines.
Il y a environ un an, lorsque qu’ont soufflés d’autres vents, ceux du changement, des gens prêts à y croire se sont mobilisés. Le moment état venu de refaire le voyage, de respecter la promesse faite et de concrétiser le rêve. Depuis lors, par l’intermédiaire de la Eastern Pacific Reseach Foundation (fondation basée aux États-Unis), des fonds ont été débloqués, des conférences données. Malheureusement, avec les récents désastres naturels qui ont frappés les États-Unis, obtenir de l’argent n’est pas devenu chose facile. Finalement, 60 000 US$ ont été réunis ce qui est peu mais néanmoins suffisant pour commencer à planifier, avec d’autres archéologues, un programme de recherches qui pourrait répondre à de nombreuses questions.

L’équipe devrait être actuellement sur le terrain pour réaliser les contacts et les sondages initiaux. Elle espère qu’enfin Raivavae, qui a tant à faire découvrir de son propre passé, saura pardonner les erreurs passées, les équivoques, et montrer modestement les directions à emprunter pour réaliser le rêve de beaucoup de Polynésiens: insuffler ce nouveau départ vers un futur duquel ils pourront  contempler avec dignité leur passé et construire leurs nouveaux rêves.


Une multitude d’oiseaux marins, nichée tout autour des côtes découpées de l’île, fait entendre sa présence et semble rivaliser avec le bruit du ressac sur le récif. Raivavae est probablement une des plus belles îles du Pacifique. Sans aucun doute une des plus sauvages aussi. Ses sommets ont une altitude maximale de 437 mètres (mont Hiro), d’un vert plutôt soutenu et leurs  pentes sont recouvertes de fougères.  Les maisons de couleures pastels parsèment les 5 villages de Rairua, Mahanatoa, Anatonu, Vaiuru, and Matotea (996 habitants au recencement de 2002) où la vie s’écoule paisiblement et sans heurts. Autant de noms presque totalement inconnus du monde occidental pour désigner cette communautée insulaire où le visiteur oublie rapidement les tensions du monde actuel. Après environ 2 ou 3 heures d’avion (vols directs depuis Tahiti et avec escale à Tubuai), Air Tahiti attérit trois fois par semaine sur l’aérodrome de Raivavae. Avec le Tuhaa Pae II qui accoste au quai de Rairua toutes les deux ou trois semaines, l’île sort peu à peu de son isolement séculaire. Aucun doute que d’ici peu Raivavae va devenir une destination touristique prisée. Avec sa trentaine de motu, son grand lagon peu profond et large, c’est Bora Bora il y a 60 ans. Une mairie, un poste de police, une église et une école constituent l’ensemble des bâtiments publics.

Vavitu (ancien nom de l’île) est située dans l’archipel des Australes par 23°53′ sud et 147°39′ ouest. Allongée d’est en ouest, elle mesure 8,5 km de long sur 2,3 km de large et couvre 18 km2. Une sorte d’isthme ³sépare une petite partie de l’île de la portion principale. Cet isthme étant très bas, on a dû le protéger par des digues contre les assauts de la mer qui, en pérode de gros temps a souvent rompu ces barrières; et les habitants de Laivavai conservent le souvenir d’affreuses disettes causées par des inondations². ( J.A. Moerenhout ³Voyages aux îles du Grand Océan²)Longtemps les îles Australes sont restées presque inconnues de l’archéologie, mais aussi de la linguistique et de l’ethnologie. Les études de Strokes et des chercheurs du Bishop Museum n’ont jamais été publiées et il a fallu attendre l’inventaire presque exhaustif réalisé à Rurutu par Vérin pour mieux connaître cet archipel. Cette relative indifférence est regrétable à plus d’un titre, car les îles Australes, un des hauts-lieux de l’art polynésien, ont conservé plus longtemps et mieux que d’autres archipels, des techniques et des traditions ancestrales.

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Les Occidentaux l’aperçoivent pour la première fois en 1775 (Thomas Gayangos, second de l’Espagnol Boenechea). L’île a fourni du bois de santal aux négociants européens au début du XIXème siècle. La France l’annexa en 1880. Raivavae assurait jusqu’à peu la moitié de la production territoriale de café, principale ressource de l’île, et exporte du coprah et des légumes.  L’ensemble des hébergements propose des randonnées pédestres, des pique-niques sur un motu ainsi que la visite des sites archéologiques de l’île. Il ne faut pas manquer de monter au mont Hiro d’où on a une vue splendide sur l’ensemble du lagon. Le motu Vaiamanu, le plus vaste, vaut le détour par sa pointe de sable blanc qui s’enfonce dans le lagon sur près de 500 mètres.
Isolées les unes des autres et éloignées de Tahiti, chacune des îles regroupées sous le nom d’Australes par les géographes, a conservé un  particularisme marqué, malgré la forte empreinte du protestantisme apporté par des ³teachers² tahitiens. La variété des conditions dans lesquelles chacune d’entre elles a été réunie à la France témoigne de cette diversité.
L’île de Tubuai, par exemple, faisant partie des possessions des Pomare depuis 1819, fut comprise dans le protectorat de 1842 et suivit la même évolution que Tahiti. La population de Tubuai avait en effet remis le ³hau² (gouvernement) de son île au roi Pomare II, lors d’une visite qu’il y fit en octobre 1819. Le roi accepta la proposition, en souhaitant que les habitants renonçassent à l’idolâterie pour adopter le christianisme. Mais curieusement, Raivavae, dont Pomare II reçut le gouvernement au cours du même voyage et où il nomma un représentant, ne semble pas avoir eu le même destin. L’île ne fit  effectivement partie du protectorat de la France sur les îles de la Société et dépendances qu’en Septembre 1861, lorsque la reine Pomare IV annexa ou re-annexa Raivavae au cours d’une visite qu’elle y fit en compagnie du Commandant des Etablissements Français d’Océanie, le capitaine de vaisseau de la Richerie. Un résident fut nommé le 31 janvier 1874 pour les deux îles, Tubuai et Raivavae, mais seule Tubuai était réellement administrée. Deux arrêtés du 3 mars 1884 complétèrent les attributions du résident, placèrent un chef de poste dans chaque île, et prescrivirent l’organisation de  l’état civil à Raivavae, celui du Tubuai fonctionnant depuis 1874. Les habitants des îles de Tubuai et de Raivavae devinrent citoyens français en 1880, en même temps que ceux de Tahiti.

Sources: Tahiti Tourisme € I.R.D. ex-O.R.S.T.O.M.

Air Tahiti